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Une histoire qui sent la charogne…

Par André Méry, président de l’Alliance végétarienne française

Chacun, je pense, à plus ou moins vu passer cette hypothèse selon laquelle la consommation de viande serait à l’origine de la montée en force des premiers humains sur la scène de l’évolution. Selon cette conception de notre histoire, l’importance accordée à la viande est sous-tendue par deux idées. La première est que seules les protéines de la viande (de meilleure qualité que les protéines végétales, bla, bla,… comme d’hab’) étaient à même de faciliter le développement du cerveau humain primitif. La seconde est que se procurer efficacement de la viande suppose de partir à la chasse en groupe, et qu’il faut pour cela s’organiser entre chasseurs, communiquer, se répartir les tâches, bref, élaborer des rudiments de langage et, par conséquent, faire travailler ses neurones. Et il est bien connu que plus on fait travailler ses neurones, plus on devient intelligent.
Je soupçonne cette hypothèse de dissimuler un sous-entendu : si nous sommes devenus aussi intelligents (sapiens) alors que nous n’étions au départ qu’une poignée d’imbéciles (pré-sapiens), c’est grâce à cet appétit primitif pour la viande ; par conséquent, continuons surtout à manger de la viande sinon nous pourrions redevenir des imbéciles…
Outre que le fait d’être maintenant supérieurement intelligents ou toujours aussi profondément imbéciles puisse prêter à discussion – vu l’état des lieux de cette planète et des sociétés humaines qui la peuplent – cette hypothèse de la « viande-moteur-de-l’évolution-humaine » est de plus en plus contestée par les scientifiques (heureusement), et la réalité semble être bien moins glorieuse.

Lewis Binford est connu comme le pionnier de la « nouvelle archéologie », qui vit le jour dans les années 60, selon laquelle les données archéologiques ne peuvent être interprétées de façon isolée, mais seulement si l’on comprend les processus qui y conduisent ; ainsi sera-t-on amené à étudier la culture matérielle et le comportement de peuples modernes, afin de mieux rendre compte de ce que livrent les fouilles ; c’est le domaine de l’ethnoarchéologie. Le livre où Binford traite de la place de la viande dans l’évolution de nos ancêtres est Bones : Ancient Men and Modern Myths, Academic Press, New York, 1981.

Dans les années 1980, déjà, l’archéologue Lewis Binford (voir encadré) avait mis cul par-dessus tête l’image d’Epinal du grand chasseur primitif, et tenait que les premiers hominidés n’étaient en fait que des charognards qui ne rapportaient rien à leur famille, vu que les quantités de viande mangeable qu’ils se procuraient étaient probablement trop faibles pour être partagées entre un grand nombre de personnes.
Et maintenant, « les tubercules, la charogne et la femme », tel pourrait être le titre du film montrant l’émergence du genre Homo à la charnière plio-pléistocène (soit de –3 à –1 millions d’années). Voilà en effet, selon une théorie provocante de certains anthropologistes étasuniens, le tiercé gagnant qui aiguillonna l’évolution humaine, il y a donc de cela environ 2 millions d’années.

James O’Connell et ses collègues, écrivant dans le Journal of Human Evolution, sont les nouveaux contestataires de cette idée reçue que c’est la viande, rapportée au foyer par l’homme-chasseur et partagée ensuite, qui a été le combustible de l’émergence des premiers humains : « la consommation de viande ne peut pas rendre compte de ces changements significatifs dans lhistoire de la vie, dont on saperçoit maintenant quils distinguent les premiers humains des anciens australopithèques. Notre argumentation repose sur une prise en compte combinée de lhistoire du vivant, de données sur les hommes modernes, et de ce que nous apprend larchéologie ».
L’hypothèse d’O’Connell s’élabore autour d’Homo ergaster, le premier hominidé africain à posséder plusieurs traits humains, il y a 1,7 à 1,9 millions d’années. (Cet hominidé était plus grand et plus lourd que les australopithèques du pliocène, mais il avait des molaires et des mandibules plus petites, un tractus intestinal court, et ses membres étaient proportionnés à la façon des humains modernes).
Les preuves avancées par l’équipe proviennent de sites archéologiques contenant des restes d’animaux et des outils de pierre primitifs. Ces lieux étaient en général considérés comme des « camps de base », où la viande du gibier chassé était mise en partage. En fait, beaucoup d’ossements présentent à la fois des entailles dues aux outils de pierre et des marques de dents d’animaux prédateurs. La comparaison de ces motifs avec du matériel moderne montre qu’ils sont similaires à ceux produits par des humains récupérant des carcasses pour en retirer les tissus comestibles. Ce qui apparaît ainsi le plus probable, c’est que les premiers humains éloignaient en les effrayant les prédateurs des animaux que ceux-ci venaient de tuer, afin de s’approprier le produit de leur chasse (pas très glorieux…). Les sites étaient donc tout simplement des sites de « viandage », où la viande était consommée sur place, par charognage, non loin du lieu où l’animal était tombé. Ainsi les considérations sur le mâle-chasseur-et-fournisseur-de-sa-famille en prennent un coup de silex sur les doigts.
Comme le disent les auteurs : « notre examen des données archéologiques amène à des résultats [permettant de dire] 1) que les premiers humains se procuraient les grands ongulés principalement par un charognage agressif, et non pas par la chasse ; 2) que la viande était consommée à proximité du point où ils les trouvaient, et non dans les campements familiaux comme le requiert lhypothèse de la chasse ; 3) que la fréquence dacquisition des carcasses était très variable, ainsi que leur état, ce qui fait de la viande de gros gibier une source de nourriture encore plus aléatoire que pour les peuples modernes qui pratiquent cette méthode ».Urmensch
En se basant sur des observations actuelles (les Hadza de Tanzanie sont encore une des rares tribus qui cherchent toute leur nourriture et ne cultivent rien), O’Connell considère que dans les zones sèches, les premiers humains pourraient avoir récupéré une seule carcasse de gros gibier par mois, beaucoup trop peu pour subvenir aux besoins du groupe.
Mais, pire encore, il estime que les grosses carcasses n’auraient pas été saisies dans un but principal d’approvisionnement, mais dans le cadre des luttes de compétition entre mâles (l’image ne s’améliore décidément pas …).
C’est ainsi que pendant que les « hommes » s’occupaient d’accroître leur prestige personnel (plus grosse est la carcasse revendiquée par un mâle, et plus élevé devient son statut parmi les autres), les « femmes » fournissaient le pain quotidien, en nourrissant les enfants par des racines féculentes. Les tubercules comestibles, en effet, devaient être abondants dans les plaines d’Afrique il y a 2 millions d’années, et fournir ainsi une source alimentaire suffisamment riche et variée pour nourrir le groupe. Ces Homo ergaster sont, à plus d’un titre, étonnamment modernes…
Bien que personne ne conteste l’omnivorisme des premiers humains, cette hypothèse comme quoi la viande n’a finalement joué qu’un rôle subalterne dans l’émergence du genre Homo est partagée par de plus en plus de paléoanthropologistes. C’est plutôt l’alimentation végétale qui a joué le rôle d’aliment de base, la viande venant… quand on pouvait en trouver. Et c’est donc à la femelle –cueilleuse – bien plus qu’au mâle – chasseur – que nous devons d’avoir survécu et d’être devenus un peu plus humains. Merci, maman.
Après tout, c’est logique ; il est beaucoup plus facile de se procurer des végétaux que d’attraper du gibier à la course ou en lui jetant des pierres. Par ailleurs, l’idée que partir à la chasse en groupe aurait stimulé l’évolution du cerveau humain et favorisé l’acquisition du langage apparaît assez gratuite ;de nombreux autres animaux chassent en groupe, et n’ont pas eu besoin de se mettre à discuter pour élaborer des stratégies.
André Méry
(texte publié dans le No.73, septembre 2003 de l’Alliance végétarienne française, avec son accord)

[Source : J.F. O’Connell et al., „Male strategies and Plio-Pleistocene archaeology“, Journal of Human Evolution, 43 (6), December 2002, pp. 831-872.]